“ Aux Ponts, j’ai découvert que la césure ouvre des chemins que les cours ne montrent pas “
- La rédaction
- 11 déc. 2025
- 5 min de lecture
Bahaa, élève-ingénieur des Ponts passé par Casablanca et le Lycée Mohammed VI d’excellence, raconte comment sa césure a transformé sa manière de se tenir dans le monde. Après un parcours marqué par l’exigence — un baccalauréat classé deuxième au niveau national, deux années de prépa intenses, puis l’intégration aux Ponts — il a choisi une immersion d’un an à la Banque mondiale, non comme une pause mais comme un tournant. Une année pour comprendre ce que signifie devenir fiable, utile, professionnel. Entre mathématiques, finance et responsabilité réelle, il retrace comment cette césure est devenue une étape décisive pour gagner en maturité, en vision et en cohérence.

Je m’appelle Bahaa, et si je devais résumer mon parcours, je dirais qu’il est fait de portes qui s’ouvrent… et d’une volonté farouche de mériter chaque ouverture. Je suis né et j’ai grandi à Casablanca, dans une famille où l’excellence n’était pas une injonction, mais une conviction calme, presque silencieuse. Mon frère, Nizar, et moi sommes jumeaux : lui, futur médecin ; moi, futur ingénieur — deux trajectoires parallèles, deux rêves différents, un même socle : le travail.
Quand j’ai obtenu mon baccalauréat en sciences mathématiques, classé deuxième au niveau national, j’ai compris que ce résultat n’était pas une fin, mais un début. Une preuve que, parfois, l’effort peut déplacer les lignes. Ce n’était pas une confiance naïve, mais une lucidité : les portes s’ouvraient, à moi d’apprendre à en mériter le seuil.
Aujourd’hui, je suis élève de l’École nationale des ponts et chaussées, en année de césure, avec un stage long à la Banque mondiale. Et si j’ai l’impression d’être au tout début du chemin, c’est parce que chaque étape me rappelle la même chose : rien n’est jamais acquis.
Quand l’excellence devient une discipline quotidienne
Quand j’ai choisi la prépa scientifique, ce n’était pas par automatisme. J’y allais pour vivre un chemin qui ne triche pas, un chemin où rien ne s’obtient par réputation ou par discours, mais par constance. Mes parents y croyaient, ils ont toujours investi en nous avec une patience immense et une discipline discrète. Leur manière de dire : on te voit, on te soutient, maintenant fais ta part. Mon professeur de mathématiques au lycée Ennour 3, M. Najeh, a beaucoup marqué cette période. Il avait cette exigence rare, celle qui te pousse à devenir meilleur sans jamais flatter ton ego. Il nous répétait que l’excellence n’est pas un titre, mais une attitude quotidienne. À l’époque, ça ressemblait à une phrase ambitieuse. Aujourd’hui, je sais que ce genre de phrases peut devenir une boussole intérieure pour toute une vie.
Au Lydex (Lycée d’excellence Mohammed VI de Benguerir), j’ai découvert ce que signifie vivre en prépa : un micro-monde, une intensité presque totale, des journées où les mêmes visages deviennent une famille d’effort, et des nuits où l’on apprend que l’humilité est la seule façon de rester debout. En deuxième année, intégrer la classe étoilée n’a pas été une preuve de supériorité, mais un rappel : ici, tout le monde est excellent, donc tu dois l’être aussi — mais sans jamais cesser d’apprendre.
Puis sont arrivés les concours. La fatigue accumulée, la pression, le marathon des épreuves… Et finalement, l’annonce : admissible à l’X, admissible aux Mines-Ponts et à Centrale, et admis aux Ponts. Je me souviens de la fierté de mon père. Depuis l’enfance, Ponts était un mot qui revient souvent à la maison, associé aux grands noms, aux décideurs, à une forme de service. Intégrer cette école, c’était comme s’inscrire dans un héritage familial à ma façon.
Le monde professionnel : apprendre à être utile avant d’être brillant
Aux Ponts, je me suis naturellement orienté vers les probabilités et la finance, cette zone où les mathématiques deviennent une manière d’interpréter le réel. J’aime l’abstraction, mais j’aime encore plus quand elle conduit à une décision claire. La finance quantitative, la finance corporate… j’avais besoin de confronter mes envies aux faits. Alors j’ai choisi la césure, non comme une pause, mais comme une expérience longue, exigeante, complète.
Un stage long, ce n’est pas un simple passage. C’est un terrain réel, un endroit où la théorie laisse place à la responsabilité. Beaucoup choisissent deux stages de six mois. Moi, j’ai préféré un an d’immersion totale. Une année pour comprendre ce que signifie vraiment être fiable, autonome, professionnel, sans la protection du cadre académique.
La Banque mondiale représentait pour moi un environnement où l’on apprend vite parce qu’on doit être utile vite. Et aussi l’occasion de me projeter dans un contexte international, de tester ma place dans un écosystème multiculturel, exigeant, global. Ce n’est qu’en pratiquant qu’on découvre ce que l’on vaut vraiment. L’entretien, je l’ai passé en anglais, avec une touche de français et d’espagnol à la fin. J’ai préparé chaque détail : mon parcours, mes motivations, la logique derrière chaque choix. Je voulais être capable de dire non seulement ce que je savais, mais ce que je pouvais apprendre. Finalement, être retenu a été un moment de bascule : on me donnait une chance, à moi de la rendre cohérente.
Sur place, le premier choc a été simple : dans le monde professionnel, on ne te demande pas seulement d’être brillant sur le papier. On te demande d’être clair, constant, précis. La qualité attendue est immédiate. Et la confiance se gagne par la répétition de livrables solides, pas par des mots.
« Une maturité calme »
La césure m’a appris quelque chose d’essentiel : grandir, c’est apprendre à devenir fiable avant de devenir brillant. J’ai vu mes travaux utilisés dans des projets réels, intégrés dans des décisions importantes. Quand tu comprends que ton travail compte, tu changes ta manière de t’organiser, de te tenir, de t’impliquer. Tu ne travailles plus pour valider un semestre, mais pour faire avancer quelque chose qui dépasse ta propre trajectoire.
Ce que je retiens, c’est cette maturité calme : ne pas chercher à impressionner, mais chercher à être juste. Être sérieux sans être rigide. Être ambitieux sans être aveugle.
Un conseil à un étudiant hésitant ? La césure n’est pas une sortie de route. C’est un investissement stratégique. Elle te fait gagner en autonomie, en crédibilité, en vision. Et sur le marché du travail, l’expérience longue fait souvent la différence — pas parce qu’elle est prestigieuse, mais parce qu’elle te transforme. Au final, je dirais qu’aux Ponts, j’ai découvert que la césure ouvre des chemins que les cours ne montrent pas.
Devenir un « enfant du monde »
Aujourd’hui, ma prochaine étape sera probablement un double diplôme ou une troisième année aux Ponts. Je veux continuer à élargir ma vision, m’exposer à d’autres cultures, comprendre des environnements professionnels très différents. Pas pour accumuler des lignes de CV, mais pour devenir un « enfant du monde » au sens le plus sérieux : quelqu’un qui apprend des autres, qui observe, qui écoute, qui construit. Je veux que la suite reste fidèle à ce qui m’a toujours guidé : travailler sans bruit, avancer sans tricher, et mériter chaque étape.




Commentaires