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Santé mentale étudiante : la génération qui refuse de s’abîmer

  • Leila Chik
  • il y a 1 jour
  • 6 min de lecture

Ils sont brillants, mobiles, bardés d’ambition. Ils enchaînent les partiels, les candidatures, les stages, les projets en groupe, les rendus à 23h59. Et ils tiennent. Enfin, en apparence. Depuis quelques années, la santé mentale des étudiants s’impose comme un sujet central, moins tabou qu’avant mais toujours coincé entre deux injonctions contradictoires : réussir vite, fort, sans jamais montrer que ça vacille.


En 2022, une étude relayée sur PubMed Central indiquait que près de 34 % des étudiants présentent des symptômes de dépression et 39 % des signes d’anxiété.
En 2022, une étude relayée sur PubMed Central indiquait que près de 34 % des étudiants présentent des symptômes de dépression et 39 % des signes d’anxiété.

Baha, étudiant à l’École des Ponts et Chaussées, met des mots sur ce que beaucoup vivent sans forcément le formuler : « Pour 2026, mon attente principale, c’est que la réussite étudiante ne soit plus associée à une forme d’épuisement normal ». Le mot est lâché : normal. Comme si la fatigue extrême faisait partie du package. Comme si l’insomnie, l’anxiété diffuse et la tension permanente étaient le prix à payer pour décrocher le stage, le double diplôme, la ligne en plus sur LinkedIn.


Dans les parcours les plus exigeants, le rythme ressemble souvent à une course sans ligne d’arrivée. « Cours, projets, évaluations, délais courts, stages, et parfois la pression des candidatures. À force, on s’habitue à fonctionner en mode urgence permanente, et on finit par considérer comme normal d’être constamment sous tension, alors que ça fragilise la concentration, la motivation, le sommeil, et au final la performance elle-même », raconte Baha.

 

L’accumulation, plus que la difficulté

Ce « mode urgence permanente » n’est pas réservé aux grandes écoles. À l’université aussi, les emplois du temps éclatés, les jobs étudiants, l’incertitude financière et les doutes sur l’avenir composent un cocktail explosif. « Au quotidien, ce qui pèse le plus n’est pas forcément la difficulté, mais l’accumulation et le manque de visibilité. Quand plusieurs rendus importants se superposent, ou quand les attentes ne sont pas totalement claires, le stress monte très vite », témoigne le futur ingénieur.


« Aujourd’hui, les étudiants vivent sous une pression constante. Il y a bien sûr la pression académique, la peur de l’échec, la compétition… mais aussi l’incertitude sur l’avenir professionnel », Hind Bouamar, neuropsychologue

Pour Hind Bouamar, neuropsychologue, ce constat est loin d’être isolé : « Aujourd’hui, les étudiants vivent sous une pression constante. Il y a bien sûr la pression académique, la peur de l’échec, la compétition… mais aussi l’incertitude sur l’avenir professionnel. À cela s’ajoute un facteur très moderne : la comparaison permanente sur les réseaux sociaux. On a l’impression que tout le monde réussit, avance, est plus performant ». Et la vulnérabilité n’est pas qu’une question d'environnement. « D’un point de vue neuropsychologique, le cerveau d’un étudiant est encore en maturation, notamment les régions préfrontales impliquées dans la régulation émotionnelle et la planification. Cela peut rendre la gestion du stress plus complexe à cet âge », précise-t-elle.

 

Des chiffres qui alertent

Les données confirment l’ampleur du phénomène. Une analyse publiée en 2024 dans Scientific Reports révèle que plus de 56 % des étudiants présentent un fort niveau d’épuisement émotionnel, l’une des principales dimensions du burn-out académique. En 2022, une étude relayée sur PubMed Central indiquait que près de 34 % des étudiants présentent des symptômes de dépression et 39 % des signes d’anxiété. À Rabat, une étude menée auprès d’étudiants en médecine évoque environ 44 % de burn-out élevé.


Pour Sanaa, aujourd’hui étudiante à l’UIR, ces chiffres ont un visage. Le sien. Après deux années de médecine à Tours, elle a dû rentrer au Maroc : « La pression était constante. Les concours, la concurrence, le rythme effréné… On avait l’impression que tout se jouait à chaque examen ».  Peu à peu, l’épuisement s’est installé : « Je dormais mal, je n’arrivais plus à me concentrer. Je me sentais vide. Mais je continuais quand même. » Jusqu’au point de rupture : « J’ai fait un gros burn-out. Et le plus dur, c’était le sentiment d’être seule. Je n’osais pas demander de l’aide ».


Une analyse publiée en 2024 dans Scientific Reports révèle que plus de 56 % des étudiants présentent un fort niveau d’épuisement émotionnel, l’une des principales dimensions du burn-out académique.

 

Stress « normal » ou signal d’alarme ?

Le stress n’est pourtant pas toujours pathologique. « Le stress lié aux études est généralement ponctuel et contextuel. Il apparaît avant un examen ou une échéance importante… puis il diminue une fois l’événement passé. Le stress en soi n’est pas un problème. Il est même utile », rappelle Hind Bouamar. La frontière se situe ailleurs : « On commence à s’inquiéter lorsque les symptômes deviennent persistants, envahissants et difficiles à contrôler. Une anxiété quotidienne, des troubles du sommeil importants, une fatigue constante, une perte d’intérêt, un isolement social ou une baisse durable des performances sont des signaux d’alerte. Le critère central, c’est le retentissement sur le fonctionnement quotidien et la durée ».


Autrement dit, lorsque la souffrance ne disparaît plus une fois l’échéance passée, il est temps de consulter. « Demander un accompagnement ne signifie pas que la situation est grave. Cela permet justement d’éviter qu’elle ne le devienne », insiste la neuropsychologue.


Le mythe de la performance héroïque

Car dans l’imaginaire collectif, l’étudiant modèle est résilient, adaptable, multitâche. Il encaisse. Il dort peu mais tient bon, transforme la pression en carburant. Cette glorification implicite du surmenage alimente une culture de la performance héroïque : plus c’est dur, plus c’est méritant. Le problème, c’est que le corps et le cerveau, eux, ne fonctionnent pas au storytelling. Fatigue chronique, perte d’envie, isolement, anxiété : les signaux d’alerte sont connus, mais souvent minimisés. « Il y a aussi un enjeu de prévention : avoir des repères concrets pour reconnaître les signaux d’alerte (fatigue chronique, perte d’envie, isolement, anxiété, NDLR) et agir avant que ça devienne trop lourd », insiste Baha.


« Beaucoup d’étudiants travaillent énormément sans toujours comprendre clairement vers quel objectif ils avancent, et ce manque de sens, ajouté aux autres facteurs de pression, peut générer une fatigue mentale », Pierre-Jacques Bastian, coach et directeur de Campus Plus

Pour Pierre-Jacques Bastian, directeur de Campus Plus, qui accompagne des étudiants marocains dans leur projet d’études à l’étranger, les ressorts du burn-out étudiant sont clairs : « La charge de travail est souvent très importante, avec un rythme soutenu et des exigences élevées. Beaucoup d’étudiants travaillent énormément sans toujours comprendre clairement vers quel objectif ils avancent, et ce manque de sens, ajouté aux autres facteurs de pression, peut générer une fatigue mentale et une perte de motivation importante ».


La bonne nouvelle, c’est que les lignes bougent. Les établissements communiquent davantage sur leurs dispositifs d’accompagnement, les consultations psychologiques se démocratisent et les campagnes de sensibilisation se multiplient. Mais l’accès réel reste inégal et, surtout, la barrière symbolique demeure. « Ce qui ferait une vraie différence, selon moi, c’est d’avoir des solutions simples et réellement utilisables quand ça ne va pas : un accès rapide à un accompagnement, des démarches claires, et surtout un climat où demander de l’aide n’est pas vécu comme un aveu d’échec », explique Baha.


Du côté des solutions concrètes, Pierre-Jacques Bastian insiste : « Être organisé, planifier son travail et respecter des temps de repos permet de maintenir un équilibre. Préserver des moments de sociabilisation, d’activité physique et de détente est tout aussi important pour prévenir l’épuisement ».


Vers une performance durable

Et derrière le débat sur la santé mentale se cache une interrogation plus large : quelle idée de la réussite veut-on transmettre ? Une réussite qui brûle les étapes et les individus, ou une réussite qui s’inscrit dans le temps ? « En 2026, j’aimerais qu’on valorise davantage cette idée de performance durable : être ambitieux, oui, mais sans s’abîmer », nous confiait Baha dans un précédent article sur les attentes des étudiants.  La formule sonne comme un manifeste. Elle dit le refus d’une génération d’accepter l’épuisement comme norme. L’expérience internationale, souvent perçue comme un accélérateur de parcours, peut d’ailleurs jouer un rôle structurant si elle est pensée avec sens. « Une année de césure peut permettre d’apprendre une langue, d’acquérir une expérience professionnelle et de confirmer sa voie d’études. Les stages à l’étranger développent l’autonomie et l’ouverture internationale, ce qui renforce généralement la motivation. Bien organisés et avec un but précis c’est plutôt une aide au développement de l’étudiant », souligne Pierre-Jacques Bastian.


« En 2026, j’aimerais qu’on valorise davantage cette idée de performance durable : être ambitieux, oui, mais sans s’abîmer », Baha, étudiant aux Ponts et Chaussées

Il ne s’agit pas de dresser le portrait d’une génération fragile. Les étudiants d’aujourd’hui cumulent les défis : incertitudes économiques, crises climatiques, tensions géopolitiques, transformations du marché du travail... Ce qui évolue, ce n’est pas leur capacité à encaisser, mais leur refus de considérer l’épuisement comme une étape obligatoire. La question n’est plus de savoir si la santé mentale mérite d’être prise au sérieux, mais comment l’intégrer concrètement dans le fonctionnement des établissements : simplifier l’accès aux soins, rendre les calendriers plus lisibles, former les équipes pédagogiques au repérage des signaux faibles, libérer la parole, etc.  Les solutions existent déjà, encore faut-il les rendre visibles et accessibles.


 
 
 

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