“Les universités du Golfe ont appris à fonctionner même dans un contexte de tensions régionales.”
- Leila Chik
- il y a 5 jours
- 7 min de lecture
Alors que la guerre entre l’Iran, les États-Unis et Israël s’intensifie, le conflit s’étend désormais à l’ensemble du Moyen-Orient et touche directement les monarchies du Golfe. Depuis le 28 février dernier, plusieurs villes de la région ont été visées par des missiles et des drones iraniens en représailles aux frappes américano-israéliennes contre l’Iran, faisant craindre une régionalisation du conflit. Ces attaques, qui ont ébranlé l’image de sécurité dont se prévalaient jusqu’ici les pétromonarchies, ont conduit les gouvernements à prendre des mesures rapides pour protéger leurs populations et maintenir la continuité des activités économiques et académiques.
Dans ce contexte de tensions inédites, Mohamed Badine El Yattioui, professeur d’études stratégiques au Collège de défense nationale des Émirats arabes unis, revient sur les conséquences concrètes de cette crise pour les universités du Golfe. Il analyse notamment l’impact des mesures de sécurité sur la vie académique, la perception des étudiants internationaux, et notamment marocains, face à l’instabilité régionale et les stratégies mises en place par les institutions pour préserver leur attractivité dans un environnement géopolitique de plus en plus incertain.

Pouvez-vous décrire l’impact concret de la crise actuelle sur la vie académique des universités à Abu Dhabi, où vous enseignez, et plus globalement dans les pays du Golfe ?
Le changement le plus important, c’est la décision de basculer l’ensemble du système éducatif en enseignement à distance, de l’école primaire jusqu’à l’université. Pour les étudiants étrangers présents ici, cela a évidemment un impact direct. On revient à une organisation qui rappelle celle mise en place pendant la pandémie de Covid-19.
Sur le plan technologique, les universités sont parfaitement capables d’assurer cette transition, comme dans beaucoup d’autres régions du monde. Ce n’est donc pas un problème technique. La vraie difficulté tient au calendrier : nous sommes en plein milieu de semestre, ce qui impose des ajustements académiques et organisationnels. Mais dans l’ensemble, que ce soit aux Émirats arabes unis, au Qatar ou ailleurs dans le Golfe, les établissements savent gérer ce type de transition. Aux Émirats, la décision a d’ailleurs été prise très rapidement, annoncée samedi soir pour une application dès dimanche matin.
L’autre changement majeur concerne la fermeture de l’espace aérien. À l’approche de la fin du ramadan et des vacances de l’Aïd el-Fitr, beaucoup d’étudiants étrangers prévoyaient de profiter de cette dizaine de jours pour rentrer dans leur pays. Cette incertitude sur les déplacements pèse fortement. Reste à voir comment la situation évoluera dans les prochaines semaines. On peut espérer une forme de stabilisation et, peut-être, une reprise des négociations.
Comment évaluez-vous la manière dont les étudiants internationaux, notamment marocains, vivent cette situation ?
Les étudiants internationaux, qu’ils soient marocains ou d’autres nationalités, ainsi que de nombreux travailleurs expatriés qui ne sont pas nécessairement étudiants mais salariés, vivent la situation avec une grande stupéfaction. En effet, les pays du Golfe sont généralement réputés pour leur stabilité et leur haut niveau de sécurité. C’est d’ailleurs un point sur lequel j’insisterai. Cette situation, même si elle ne s’inscrit que dans une fenêtre de quelques jours, introduit donc un léger changement de paradigme qui amène beaucoup de personnes à s’interroger et à s’inquiéter. Néanmoins, des réponses ont été apportées rapidement, et d’autres continueront certainement à l’être. La question de la sécurité reste évidemment la préoccupation principale, car c’est précisément l’une des raisons majeures qui ont poussé ces personnes à venir vivre et travailler dans ces pays.
Alors que la guerre entre l’Iran, les États-Unis et Israël ravive les tensions au Moyen-Orient et touche directement les pays du Golfe, cette situation peut-elle affecter durablement l’attractivité de la région pour les étudiants étrangers ?
Il ne faut pas se le cacher : le Golfe attire énormément d’étudiants, notamment issus du monde arabe, et pas uniquement des pays du Golfe. On parle de jeunes venus du Moyen-Orient, du Maghreb, parfois de pays en crise. Pourquoi ? Parce que ces États offrent l’accès à des universités internationalement reconnues qui disposent de campus sur place. On peut citer la Sorbonne à Abu Dhabi, Georgetown à Doha, ou encore HEC à Doha. Ce sont des institutions prestigieuses, perçues comme de véritables marques académiques mondiales. Pour beaucoup d’étudiants, venir ici permet d’éviter les obstacles migratoires de plus en plus complexes en Europe ou en Amérique du Nord. Les démarches de visa sont plus simples, le cadre est stable, et l’environnement culturel est familier.
Le Golfe attire énormément d’étudiants, notamment issus du monde arabe.
La stabilité et la sécurité jouent évidemment un rôle déterminant. Mais il y a aussi une dimension économique : les étudiants qui choisissent ces destinations sont souvent issus de milieux favorisés, notamment dans des pays touchés par les conflits comme la Syrie, le Liban, l’Irak ou les territoires palestiniens. Ici, ils ne rencontrent ni barrière linguistique, l’arabe est leur langue maternelle, ni véritable choc culturel. Beaucoup maîtrisent également très bien l’anglais, ayant suivi des cursus anglo-saxons. Ils trouvent donc leur place aussi bien dans le monde académique que dans la vie quotidienne. À cela s’ajoutent la proximité géographique et l’existence de diasporas importantes, parfois même de familles déjà installées sur place.
En somme, c’est un ensemble de facteurs (stabilité, sécurité, prestige académique, proximité culturelle et qualité de vie) qui explique l’attractivité du Golfe. Il faut également mentionner un autre profil très présent : les étudiants indiens et asiatiques. À Dubaï, par exemple, l’université Manipal dispose de son propre campus, illustrant cette diversité d’origines. En revanche, les étudiants européens ou nord-américains restent encore peu nombreux à venir suivre un cursus complet dans la région. Cette mobilité-là demeure marginale.
Quelles mesures les gouvernements et les universités locales mettent-ils en place pour soutenir les étudiants étrangers dans cette période d’incertitude ?
Les gouvernements et les universités de la région ont surtout cherché à privilégier des mesures de précaution afin de garantir la sécurité des étudiants tout en assurant la continuité académique. Dans plusieurs pays du Golfe, les autorités éducatives ont rapidement décidé de fermer temporairement les campus et de basculer l’enseignement vers des formats à distance. Par exemple, aux Émirats arabes unis, le ministère de l’Éducation et celui de l’Enseignement supérieur ont demandé à toutes les écoles et universités de passer à l’enseignement en ligne pendant plusieurs jours afin de limiter les déplacements et de protéger les étudiants et le personnel académique.
Les gouvernements et les universités de la région ont surtout cherché à privilégier des mesures de précaution afin de garantir la sécurité des étudiants tout en assurant la continuité académique.
Des décisions similaires ont été prises ailleurs dans la région. Au Qatar et à Bahreïn, les établissements d’enseignement supérieur ont également été invités à fermer temporairement leurs campus et à poursuivre les cours en ligne jusqu’à nouvel ordre, le temps d’évaluer l’évolution de la situation sécuritaire.
Comment les universités de la région maintiennent-elles leur rayonnement international dans ce contexte ?
Les universités de la région cherchent avant tout à préserver la continuité de leur stratégie d’internationalisation, même lorsque le contexte géopolitique devient plus incertain. Depuis plusieurs années, les pays du Golfe ont fait de l’enseignement supérieur un outil central de diversification économique et de projection internationale. Dans ce cadre, les universités locales et les campus internationaux implantés dans la région tentent de maintenir une image de stabilité académique et institutionnelle, même lorsque l’environnement régional est marqué par des tensions.
Concrètement, cela passe par plusieurs leviers. D’abord, les universités continuent de développer des partenariats avec des établissements prestigieux en Europe, en Amérique du Nord ou en Asie, afin de garantir la qualité académique des programmes et de rassurer les étudiants internationaux. Ces coopérations prennent souvent la forme de campus délocalisés, de diplômes conjoints ou de programmes d’échanges, qui permettent d’inscrire les institutions du Golfe dans des réseaux universitaires mondiaux.
Les tensions géopolitiques récentes modifient-elles concrètement la manière dont les universités gèrent cette ouverture internationale ?
En réalité, elles conduisent surtout les établissements à renforcer certaines stratégies déjà en place, notamment la diversification de leurs recrutements internationaux. Les étudiants viennent aujourd’hui d’horizons très variés (Moyen-Orient, Afrique du Nord, Asie du Sud ou encore Afrique subsaharienne) ce qui contribue à maintenir une certaine résilience face aux fluctuations géopolitiques. Cette diversité permet aux universités de ne pas dépendre d’un seul marché étudiant.
Les étudiants viennent aujourd’hui d’horizons très variés (…) ce qui contribue à maintenir une certaine résilience face aux fluctuations géopolitiques.
Par ailleurs, les autorités éducatives et les universités cherchent à renforcer la crédibilité académique de leurs institutions en investissant davantage dans la recherche, l’innovation et l’amélioration de leur visibilité dans les classements internationaux. L’objectif est clair : faire du Golfe non seulement un lieu d’accueil pour les étudiants internationaux, mais aussi un acteur reconnu dans l’écosystème global de l’enseignement supérieur. Dans ce contexte, même si les tensions géopolitiques peuvent susciter des interrogations ponctuelles, les universités de la région poursuivent une stratégie de long terme visant à consolider leur rôle dans la circulation mondiale des étudiants, des savoirs et des institutions académiques.
Dans quelle mesure la guerre actuelle au Moyen-Orient pourrait-elle influencer la perception de sécurité et, à terme, les choix des étudiants internationaux qui envisagent d’étudier dans les universités du Golfe ?
Je ne pense pas que les tensions géopolitiques actuelles auront un impact direct majeur sur les flux d’étudiants vers les pays du Golfe, notamment si l’on regarde la composition de la population étudiante internationale qui vient y étudier. En effet, la majorité des étudiants présents dans les universités de la région provient principalement du Moyen-Orient, du Maghreb, mais surtout d’Asie du Sud.
Le cas des Émirats arabes unis illustre bien cette réalité démographique. Sur une population d’environ 11 millions d’habitants, on compte près de 4 millions d’Indiens et environ 3 millions de Pakistanais, alors que les citoyens émiratis représentent un peu plus d’un million de personnes. Cela montre à quel point ces communautés occupent une place centrale dans la société et dans l’écosystème économique et universitaire du pays. Dans ce contexte, je ne pense donc pas que les évolutions géopolitiques actuelles modifieront profondément les dynamiques de mobilité étudiante vers la région. Pour beaucoup d’étudiants, les universités du Golfe représentent souvent une alternative attractive, notamment pour ceux qui n’ont pas pu accéder aux universités d’Europe ou d’Amérique du Nord. Par ailleurs, les politiques migratoires et les restrictions croissantes sur les visas étudiants dans certains pays occidentaux (Etats-Unis, Royaume Uni, Canada) pourraient même renforcer l’attractivité relative de la région.
À moyen terme, cela pourrait permettre aux pays du Golfe de maintenir, malgré les tensions actuelles, une position importante dans les débats sur l’internationalisation de l’enseignement supérieur. Les États de la région continuent en effet d’investir massivement dans leurs systèmes universitaires : ils développent leurs propres institutions, achètent parfois des marques universitaires internationales ou nouent des partenariats avec des universités prestigieuses en Europe et en Amérique du Nord afin de renforcer leur attractivité académique.




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