“La coopération scientifique et universitaire entre la France et le Maroc constitue l’un des piliers les plus stratégiques – et les plus concrets - de notre relation bilatérale.”
- Youssef Ziraoui
- il y a 17 heures
- 6 min de lecture
À l’heure où les mobilités étudiantes se mondialisent et où la concurrence internationale s’intensifie, la coopération universitaire entre la France et le Maroc s’affirme plus que jamais comme un levier central de la relation bilatérale. Implantation d’établissements français au Royaume, circulation des talents, politique des visas, évolution des frais de scolarité… Dans cet entretien exclusif, Christophe Lecourtier, Ambassadeur de France au Maroc, dresse un état des lieux sans détour et esquisse les priorités stratégiques d’un partenariat académique appelé à se consolider.

La coopération éducative et universitaire entre la France et le Maroc est ancienne et particulièrement dense. Comment qualifieriez-vous aujourd’hui l’état de cette coopération, et quelles en sont, selon vous, les grandes priorités pour les années à venir, à l’heure où les parcours internationaux se diversifient et deviennent de plus en plus concurrentiels ?
La coopération scientifique et universitaire entre la France et le Maroc n’est pas seulement ancienne : elle constitue l’un des piliers les plus stratégiques – et les plus concrets - de notre relation bilatérale. La France demeure de loin le premier partenaire du Maroc, tandis que les étudiants marocains forment la première communauté internationale en France. Cette réalité traduit une confiance durable et une interdépendance académique structurante. Nos universités et nos organismes de recherche travaillent dans la durée, sur des bases équilibrées et opérationnelles. La visite d’État du Président de la République, il y a 16 mois, a clairement marqué une nouvelle phase : celle d’un partenariat relancé, approfondi et pleinement tourné vers l’avenir, où les échanges dans les domaines de l’éducation supérieure, mais aussi de la recherche, est réaffirmé comme une priorité.
A cet égard nous nous sommes donnés une feuille de route claire et ambitieuse qui entend multiplier les parcours co-construits, structurer davantage de centres de recherche franco-marocains (à l’image de celui qui a été créé entre le CNRS, l’UIR et plusieurs universités françaises et marocaines), accélérer doubles diplômes et cotutelles de thèse, et renforcer l’articulation entre enseignement supérieur, recherche et monde économique, notamment via le régime de l’alternance.
Dans un environnement international devenu plus compétitif, nous assumons de miser sur la complémentarité et de concentrer l’effort sur les secteurs décisifs — ingénierie, numérique, transitions énergétiques, industries 4.0. C’est en investissant ces champs stratégiques que nous consolidons une coopération durable, concrète et utile aux deux pays.
En quoi l’implantation d’établissements français au Maroc, comme l’ESSEC, Centrale Casablanca ou TBS Education, constitue-t-elle un levier structurant pour la coopération académique franco-marocaine, et ouvre-t-elle la voie à de nouvelles initiatives du même type ?
L’implantation d’écoles françaises au Maroc — telles que ESSEC Business School, Centrale Casablanca ou TBS Education — s’inscrit dans une histoire longue, mais surtout dans une stratégie d’avenir. Ces institutions incarnent une coopération académique concrète, visible et structurante. De nouveaux s’installent chaque année au Maroc, comme par exemple l’école des Arts et Métiers à Rabat.
L’implantation d’écoles françaises au Maroc — telles que ESSEC Business School, Centrale Casablanca ou TBS Education — s’inscrit dans une histoire longue, mais surtout dans une stratégie d’avenir.
Aujourd’hui, ces établissements sont réunis au sein du réseau AfricaSup, qui vise à donner cohérence et lisibilité à la présence française dans l’enseignement supérieur marocain autour de standards communs d’excellence, d’ouverture internationale et de multiculturalité, en accueillant notamment des étudiants européens et subsahariens.
L’offre de formation est très largement co-construite avec des partenaires marocains, ancrée dans l’écosystème local et connectée aux besoins économiques du pays. Elle propose des cursus exigeants, reconnus et hybrides entre Maroc, France et international, pensés pour répondre aux enjeux du Maroc comme à ceux du continent africain, ou de l’Europe. Pour les étudiants, ces campus permettent de bâtir un parcours international sécurisé dès le Maroc, avant d’éventuelles mobilités. Avec plus de 3 000 étudiants aujourd’hui, la dynamique est forte et clairement appelée à se poursuivre.
De nombreux ingénieurs et cadres formés au Maroc sont aujourd’hui recrutés en France, parfois en nombre important. Selon vous, s’agit-il d’une fuite des cerveaux ou, au contraire, d’une circulation des talents qui renforce la coopération et la complémentarité entre les deux pays ?
La France assume pleinement son rôle de grand pays d’accueil des étudiants internationaux et investit dans la formation de talents venus du monde entier. Dans les écoles d’ingénieurs françaises, les étudiants marocains occupent une place singulière : environ un étudiant international sur cinq. Beaucoup débutent logiquement leur carrière en France — c’est le sens même d’un parcours international.
Les données récentes issues d’une grande enquête menée en 2024 confirment qu’avec le temps une part croissante des diplômés retourne dans son pays d’origine tout en conservant des liens professionnels, scientifiques ou économiques étroits avec la France. La mobilité étudiante doit être vue pour ce qu’elle est réellement : un investissement partagé, un réseau humain durable, et un partenariat gagnant-gagnant — certainement pas un jeu à somme nulle. La question n’est donc pas celle d’une fuite des cerveaux : elle est celle d’une circulation des talents.
La question des visas étudiants reste un enjeu crucial pour les familles et les élèves marocains souhaitant étudier en France. Comment la France garantit-elle l’équité et la transparence dans le traitement des dossiers, tout en assurant des procédures claires, simplifiées et sécurisées ?
La politique française des visas repose sur un principe simple : des règles claires, transparentes et appliquées de manière équitable. Il n’existe ni quotas cachés ni limitations arbitraires. Chaque dossier est examiné selon des critères objectifs identiques pour tous.
Pour les étudiants, le dispositif est celui d’un parcours intégré allant de la candidature universitaire à la demande de visa. L’articulation entre Campus France Maroc et les services consulaires permet une évaluation cohérente du projet d’études et facilite les démarches, notamment pour les rendez-vous auprès de TLScontact. Cette transparence se traduit aussi concrètement sur le terrain : chaque année, les consulats de Rabat et Casablanca organisent des réunions d’information destinées aux futurs étudiants afin d’expliquer les procédures, répondre aux questions et lever toute incompréhension. Nous avons aussi mis en place un tchabot pour répondre aux questions des futurs étudiants et les accompagner au mieux dans leur démarche. Notre objectif est de garantir lisibilité, équité et sécurité pour chaque candidat. Mais il est clair que notre coopération universitaire est une priorité de notre politique de visas.
Plusieurs associations de parents évoquent une hausse à venir des frais de scolarité dans le réseau des établissements français à l’étranger. Ce chiffre vous semble-t-il fondé et plus globalement, quelle est la position de l’ambassade à ce sujet?
Un effort budgétaire a été demandé à l’AEFE ainsi qu’aux établissements. Il s’inscrit dans une réforme globale touchant l’ensemble du réseau mondial, notamment pour financer les cotisations de retraite des enseignants détachés à l’étranger, dans un contexte budgétaire contraint en France.
Il faut ajouter que les établissements ont d’abord travaillé à réduire leurs dépenses tout en préservant strictement la qualité pédagogique et la richesse des projets éducatifs. Aucune économie n’a été faite au détriment de l’excellence de l’École française au Maroc.
Ce n’est qu’après cette rationalisation que les augmentations ont été arrêtées. Là où certains pays connaissent des hausses des frais de scolarité pouvant atteindre 14 à 15 %, au Maroc elles resteront contenues entre 6 et 8 % pour la rentrée 2026. Les familles bénéficieront en outre d’une visibilité nouvelle grâce à une projection triennale des coûts, qui sera disponible dès avril.
Un effort budgétaire a été demandé à l’AEFE ainsi qu’aux établissements (...). Là où certains pays connaissent des hausses des frais de scolarité pouvant atteindre 14 à 15 %, au Maroc elles resteront contenues entre 6 et 8 % pour la rentrée 2026.
Il faut aussi rappeler un point essentiel : dans les établissements en gestion directe, la scolarité n’est pas financée uniquement par les familles. L’État français continuera de contribuer fortement, à hauteur d’environ 2 000 € par an et par élève, quelle que soit sa nationalité. Pour sa part, l’ambassade reste pleinement mobilisée pour maintenir un dialogue constant avec les parents et les établissements afin de soutenir un réseau auquel nous sommes tous profondément attachés.
Ces dernières semaines ont été marquées par une séquence inédite de trois salons OBJECTIF FRANCE, organisés par Campus Mag en partenariat avec Campus France et l’Ambassade de France au Maroc, dans trois villes du Royaume et accueillis au sein des Instituts français. Quel regard portez-vous sur cette initiative et sur l’intérêt suscité auprès des élèves et de leurs familles ?
Les salons étudiants, comme Objectif France, jouent un rôle essentiel en ce qu’ils permettent un dialogue direct entre des établissements d’enseignement supérieur en France, les élèves et les familles au Maroc, renforcent la compréhension des parcours d’études et aident à faire « les bons choix ».
Déployer ces événements au-delà de l’axe Rabat-Casablanca, notamment dans les Institut français du pays, répond à un autre objectif : réduire les inégalités d’accès à l’information et accompagner les projets là où ils naissent. C’est exactement la logique qui a conduit à l’ouverture d’un nouvel espace Campus France à Tanger fin 2024.
Ces initiatives révèlent également une réalité profonde : le Maroc dispose d’une jeunesse informée, mobile et ambitieuse. C’est sur elle que repose ce que sera le 21è siècle, ici et là. Le rôle du dispositif français au Maroc est d’accompagner cette ambition, de sécuriser les parcours et de permettre des choix éclairés dans une vision de long terme, qui est celle des relations que nous avons choisi de refonder entre nos deux pays.
