Chez les futurs ingénieurs, une autre manière d’envisager la réussite professionnelle
- Youssef Ziraoui

- il y a 2 jours
- 9 min de lecture
Dans les écoles d’ingénieurs comme dans la tech, une transformation silencieuse du rapport au travail semble s’opérer. Les étudiants issus de la Gen Z restent ambitieux, capables d’un investissement intense, mais ils interrogent davantage le sens de leur activité, la place de la carrière dans leur vie et les sacrifices qu’ils sont prêts à consentir. Témoignages d’étudiants, analyses pédagogiques et enquêtes sociologiques dessinent le portrait d’une génération qui ne renonce pas au travail, mais veut en redéfinir les règles.

Dans les amphis des grandes écoles scientifiques, la question circule régulièrement : les futurs ingénieurs entretiennent-ils aujourd’hui le même rapport au travail que leurs aînés ? L’idée d’une génération moins investie dans sa carrière s’est imposée dans de nombreux discours managériaux. Pourtant, pour ceux qui vivent de l’intérieur la formation d’ingénieur, la réalité apparaît plus nuancée.
“On est habitués à travailler beaucoup et à viser des objectifs élevés”, explique Yasser Oufqir, étudiant à École polytechnique. Comme beaucoup d’élèves passés par les classes préparatoires, il a été formé dans un environnement académique particulièrement exigeant. Les longues heures de travail et la compétition intense font partie de son parcours depuis plusieurs années. Pour lui, le cliché d’une génération qui ne voudrait plus travailler ne correspond pas à ce qu’il observe autour de lui. “L’ambition reste forte”, insiste-t-il. Mais il reconnaît que les trajectoires professionnelles imaginées par les étudiants ont changé : “Les façons de réussir sont aujourd’hui plus diverses qu’avant”.
Des trajectoires professionnelles de plus en plus variées
Pendant longtemps, les trajectoires semblaient presque écrites d’avance pour les diplômés des grandes écoles d’ingénieurs : conseil en stratégie, finance ou grandes entreprises industrielles. Des carrières prestigieuses, exigeantes, qui continuent d’attirer. Mais elles ne sont plus l’horizon unique. Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas tant l’ambition des étudiants que la manière dont ils la définissent. Les grandes voies traditionnelles, conseil en stratégie ou finance de marché, restent présentes dans les imaginaires, mais elles n’exercent plus la même fascination qu’il y a dix ans. Dans les discussions entre étudiants, d’autres pistes reviennent de plus en plus souvent : celles où l’impact est plus visible, plus immédiat. Startups deeptech, projets à impact, entrepreneuriat. Des environnements où l’on peut voir concrètement ce que son travail produit.
Le même constat revient dans d’autres écoles d’ingénieurs. Pour Hervé Martinez, directeur général adjoint et directeur de la recherche et de l’innovation de École Centrale Casablanca, “(nos, sic.) étudiants ne se projettent plus uniquement dans des carrières linéaires en grande entreprise”. Et de préciser : “Beaucoup souhaitent avoir un impact direct, créer de la valeur localement, répondre aux problématiques de leur pays ou de leur continent”.
Les carrières très exigeantes restent attractives, mais elles ne sont plus les seules à faire rêver”
Autour de lui, Yasser observe la même diversification : “Certains veulent faire de la recherche, d’autres se tournent vers la tech ou les start-ups. Les carrières très exigeantes restent attractives, mais elles ne sont plus les seules à faire rêver”. Ce déplacement des aspirations ne traduit pas un renoncement à la réussite professionnelle. Il dit plutôt autre chose : une redéfinition de ce que signifie réussir. Comme le résume Nady Bilani, directeur de l’international de École IT : “Le concept de former des diplômés qui connaissent la théorie mais ne savent pas faire grand-chose est obsolète : aujourd’hui il faut former des professionnels capables d’agir dès leur premier jour de travail”.
La Gen Z face au travail : un malentendu avec les entreprises
Ces transformations s’inscrivent dans une évolution plus large du rapport au travail chez la Gen Z, c’est-à-dire les jeunes nés à la fin des années 90 et au début des années 2010. Plusieurs études montrent que cette génération entretient un rapport au travail plus complexe qu’on ne le dit souvent. Une enquête menée par l’institut Ipsos pour l’école d’ingénieurs CESI met en évidence un décalage important entre la perception des entreprises et celle des jeunes. Dans cette enquête, 57 % des dirigeants considèrent que les jeunes sont moins investis dans leur travail, 72 % les jugent moins fidèles à leur entreprise et 53 % estiment qu’ils respectent moins la hiérarchie. Ces chiffres traduisent une perception assez critique de la génération Z du côté des entreprises. Mais les enquêtes réalisées auprès des jeunes eux-mêmes racontent une histoire différente.
Une étude menée par Mazars et OpinionWay auprès de jeunes de 15 à 24 ans montre que 80 % d’entre eux déclarent ne pas avoir de problème avec l’idée de travailler beaucoup, à condition de pouvoir organiser leur travail avec davantage d’autonomie. Cette aspiration à l’autonomie apparaît comme un élément central du rapport au travail de la génération Z. 73 % des jeunes souhaitent pouvoir organiser eux-mêmes leurs horaires, 59 % aimeraient pouvoir télétravailler librement et 42 % souhaitent participer davantage aux décisions stratégiques de leur entreprise. Dans le même temps, les formes traditionnelles d’emploi continuent d’attirer. 79 % des jeunes interrogés déclarent souhaiter travailler en CDI, même si près de la moitié d’entre eux pensent que ce modèle pourrait évoluer dans les années à venir. Ces résultats montrent que la génération Z ne rejette pas (vraiment) l’entreprise ni le travail. Elle semble plutôt vouloir en redéfinir les règle.
Cette évolution est également observée par les recruteurs, comme le souligne Omar Layachi, directeur-associé du média Next Gen Employer et ancien Directeur des Partenariats et de la Communications de l’école d’ingénieurs ECC. Pour lui, les jeunes ingénieurs restent ambitieux mais expriment des attentes différentes : “Ils ne recherchent pas uniquement un emploi, mais un cadre dans lequel ils pourront progresser rapidement, développer leurs compétences et garder un équilibre de vie acceptable”.
Un constat partagé par Édouard Neuville, pour qui les évolutions observées dans les écoles d’ingénieurs vont dans ce sens : “Nos étudiants peuvent être très engagés, très endurants, quand ils comprennent pourquoi”, explique-t-il. Ce qui semble évoluer, selon lui, n’est pas la capacité de travail des étudiants mais leur rapport à l’autorité et au sens des tâches qui leur sont demandées : “Ce qui génère de la résistance, c’est la charge perçue comme arbitraire ou déconnectée d’un apprentissage tangible”. Dans son école, certaines expériences pédagogiques illustrent bien cette dynamique. Les business deep dives, des immersions intensives dans des problématiques réelles d’entreprise, imposent une charge de travail élevée et des délais serrés : “Et pourtant, c’est souvent ce que les étudiants citent comme l’expérience la plus marquante de leur parcours”, observe le directeur académique.
Un rapport différent à l’équilibre de vie
Pour Yasser, la transformation concerne aussi le rythme de travail envisagé sur le long terme. “Après la prépa, beaucoup d’étudiants ont envie de garder du temps pour le sport ou simplement pour la vie sociale”, explique-t-il. Cette recherche d’équilibre ne signifie pas un abandon de l’ambition professionnelle. “On cherche plutôt un rythme de travail durable, qui ne soit pas néfaste pour la santé mentale”, ajoute le Polytechnicien.
On cherche plutôt un rythme de travail durable, qui ne soit pas néfaste pour la santé mentale”
Dans certaines écoles, ces préoccupations apparaissent également dans les discussions entre étudiants. Édouard Neuville observe par exemple une attractivité croissante des années de césure.“La césure attire beaucoup”, admet-t-il. Et d’ajouter : “Et souvent pour des projets entrepreneuriaux ou d’engagement, plus que pour le stage prestige traditionnel”.
Dans ce contexte, les établissements tentent d’adapter leurs méthodes pédagogiques : “On n’a pas cherché à réduire la charge de travail”, précise-t-il. ” On a plutôt essayé de la rendre plus lisible et mieux justifiée”. Pour lui, ce qui épuise le plus les étudiants n’est pas la difficulté elle-même : “Ce qui épuise vraiment, c’est l’opacité et l’arbitraire”.
Dans les entreprises, un changement déjà perceptible
Si ces transformations apparaissent dans les écoles d’ingénieurs, elles deviennent également visibles dans les entreprises qui accueillent les jeunes diplômés. À Casablanca, Hasnae, ingénieure marocaine travaillant dans la tech au sein du quartier d’affaires de Casa Finance City observe ce changement presque quotidiennement. Diplômée de École Centrale de Lyon, elle encadre régulièrement des stagiaires et de jeunes ingénieurs appartenant à la Gen Z. Pour elle, la différence avec le début de sa propre carrière est frappante. Les jeunes ingénieurs interrogent davantage les décisions prises par leurs supérieurs, notamment lorsque celles-ci soulèvent des questions éthiques ou sociétales. Ils demandent plus souvent pourquoi un projet est mené, quels en sont les impacts et à qui il profite réellement.
“Ils posent beaucoup plus de questions sur le fonctionnement logique de l’entreprise”, explique-t-elle. “Parfois sur des sujets qu’on n’aurait même pas envisagé de discuter il y a quelques années”. La relation à l’autorité évolue également. Là où certaines pratiques professionnelles étaient autrefois acceptées implicitement, comme les heures sup non comptabilisées, les week-ends travaillés ou les délais extrêmement serrés, les jeunes recrues fixent plus facilement des limites. “Les heures supplémentaires implicites passent beaucoup moins bien”, observe-t-elle. Et d’ajouter : “Ils connaissent leurs droits et ils ne voient pas pourquoi ils devraient systématiquement sacrifier leur vie personnelle”. Pour elle, la transformation la plus visible concerne la manière dont les jeunes diplômés envisagent leur relation à l’entreprise : “Ils font comprendre assez clairement qu’ils ne vivent plus pour leur travail”.
Ce phénomène est également observé par les recruteurs. Omar Layachi note que les jeunes candidats abordent désormais les entretiens différemment : “Les jeunes candidats s’intéressent très vite au contenu réel des missions, à l’impact de leur travail, aux possibilités d’apprentissage et à l’environnement managérial”.
Pour Hicham Zouanat, directeur des ressources humaines, affaires publiques, communication et développement durable chez Equatorial Coca-Cola Bottling Company Morocco, cette évolution traduit une transformation plus profonde des attentes professionnelles, comme il le rappelle dans une interview donnée à nos confrères de Next Gen Employer : “Pour ces jeunes, le travail n’est plus une priorité sacrée, explique-t-il, l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle est devenu un critère non négociable”. Et d’observer : “Les jeunes de la génération Z n’hésitent plus à quitter un emploi s’il nuit à leur bien-être ou s’ils sont confrontés à un management toxique”.
“Les jeunes de la génération Z n’hésitent plus à quitter un emploi s’il nuit à leur bien-être ou s’ils sont confrontés à un management toxique”.
Lorsque Hasnae* a commencé sa carrière, la situation était très différente. Le rapport à la hiérarchie et à la carrière était souvent marqué par une forte pression sociale : “La hiérarchie et la course à la carrière pouvaient parfois nous rendre malades, mais on l’acceptait comme faisant partie du jeu”, se souvient-elle. Ce contraste reflète un phénomène plus large observé dans de nombreuses organisations : un décalage croissant entre les attentes des jeunes diplômés et les modèles organisationnels hérités des générations précédentes. La Gen Z n’abandonne pas l’idée de carrière, mais elle semble moins disposée à accepter certaines formes de sacrifice professionnel qui étaient pourtant considérées comme normales il y a à peine quelques années.
Une transformation culturelle plus large
Pour comprendre ces évolutions, plusieurs chercheurs invitent à dépasser l’idée d’une simple rupture générationnelle. Selon l’anthropologue et sociologue Khalid Mouna, ces transformations s’inscrivent dans une évolution plus profonde du rapport au travail dans les sociétés contemporaines. Pendant longtemps, le travail occupait une place centrale dans la construction des identités sociales et professionnelles. La réussite professionnelle constituait l’un des principaux critères de reconnaissance sociale. Aujourd’hui, cette centralité du travail semble progressivement se transformer.
Pour une partie des 18-27 ans, le travail ne constitue plus l’unique centre de la vie. Il devient une composante parmi d’autres d’un équilibre plus large qui inclut la vie personnelle, les engagements sociaux ou les projets individuels. Cette évolution ne signifie pas que les jeunes rejettent le travail ou l’effort. Au contraire, beaucoup d’entre eux restent très investis dans leur formation et leurs projets professionnels, mais ils tendent à considérer le travail comme un élément du puzzle de leur vie, et non plus comme sa seule finalité.
Pour Omar Layachi, cette évolution se traduit aussi dans les attentes concrètes exprimées par les jeunes diplômés : “Les attentes se structurent aujourd’hui autour de plusieurs axes : le sens du travail, les opportunités d’apprentissage, la qualité de l’environnement managérial et l’équilibre de vie” . Même constat de la part de Hicham Zouanat auprès de Next Gen Employer, qui ajoute que cette transformation s’accompagne également d’une évolution des critères qui motivent les jeunes diplômés : “Le salaire reste important pour attirer les jeunes talents, explique-t-il, mais il n’est plus le premier critère de fidélisation”. Les priorités ont progressivement évolué vers d’autres dimensions : “Le sens, l’éthique, l’impact environnemental et les valeurs de l’entreprise deviennent des critères déterminants dans les choix professionnels des jeunes diplômés”. Et le directeur RH d’ajouter : “Il nous arrive souvent d’être interpellés par ces jeunes dans les forums de recrutement, dans une forme d’entretien inversé. Ils questionnent directement les entreprises sur leurs engagements et leurs valeurs”.
Ces transformations redéfinissent progressivement le rôle social de l’ingénieur et, plus largement, celui des jeunes diplômés. Reste à savoir si cette génération transformera durablement la culture des entreprises. Sur ce point, Édouard Neuville se montre prudent. Les organisations ont leur propre inertie et les compromis seront inévitables, mais il invite ses étudiants à adopter une approche pragmatique : “La question n’est pas : est-ce que je vais changer le monde ? Mais plutôt : dans les décisions qui me reviennent, est-ce que je maintiens le cap ?”. Une manière peut-être moins héroïque ou idéaliste d’envisager la réussite professionnelle, mais probablement plus durable pour une génération qui cherche à concilier ambition, responsabilité et équilibre de vie.




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