#MeTooUniv : la parole s’est libérée, le système a-t-il changé ?
- Leila Chik
- il y a 2 jours
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En 2022, le mouvement #MeTooUniv a exposé au grand jour les violences sexuelles à l'égard des étudiantes dans les universités marocaines. À l’occasion du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, CAMPUS MAG revient sur ce phénomène et dresse un bilan : quatre ans plus tard, entre silence institutionnel, victim blaming et obstacles juridiques, les étudiantes qui dénoncent ces abus de pouvoir restent souvent seules face au système.

Pendant longtemps, les violences sexistes et sexuelles dans les universités marocaines ont été un secret de polichinelle. Des rumeurs qui circulent dans les couloirs, des avertissements transmis entre étudiantes, des histoires chuchotées à demi-mot sur des enseignants dont il faudrait « se méfier ». Mais rarement des plaintes, et presque jamais de scandales publics. Jusqu’au 5 janvier 2022. Ce jour-là, le collectif 490 lance sur les réseaux sociaux un hashtag appelé à bouleverser le silence : #MeTooUniv. En quelques jours, une centaine d’étudiantes prennent la parole pour dénoncer des faits de harcèlement ou d’agressions sexuelles commis par des professeurs. Les témoignages affluent, souvent anonymes, racontant des messages insistants, des pressions, ou encore des propositions sexuelles conditionnant parfois une note ou la validation d’un semestre.
Porté notamment par les collectifs Moroccan Outlaws (490) et le compte Instagram @7achak, le mouvement prend rapidement une ampleur inattendue. Les réseaux sociaux s’embrasent et les noms circulent. Pour la première fois, la question des violences sexuelles dans l’enseignement supérieur marocain est exposée au grand jour. Inspiré du mouvement mondial #MeToo, #MeTooUniv brise un tabou longtemps enfoui dans les amphithéâtres. Pendant plusieurs semaines, des étudiantes racontent des abus de pouvoir qu’elles disent subir depuis des années. Quatre ans plus tard, une question demeure pourtant : ce moment de rupture a-t-il réellement transformé les universités marocaines, ou la libération de la parole s’est-elle essoufflée ?
Victim blaming : quand les victimes deviennent les coupables
L’affaire dite du « sexe contre bonnes notes » impliquant plusieurs professeurs de l’Université Hassan Ier de Settat en est l’illustration la plus brutale. Une vidéo explicite, des dizaines de pages de conversations à caractère sexuel échangées entre enseignants et étudiantes… Révélée après la diffusion de captures d’écran sur les réseaux sociaux, l’affaire avait rapidement pris une ampleur nationale. Les messages laissaient entendre que certains enseignants conditionnaient l’obtention d’une bonne note ou la validation d’un semestre à des faveurs sexuelles.
La justice marocaine a fini par se saisir du dossier. En janvier 2022, un professeur d’économie a été condamné à deux ans de prison ferme pour « attentat à la pudeur », « violence » et « harcèlement sexuel » dans une affaire de chantage sexuel visant des étudiantes. Il s’agissait du premier verdict dans ce scandale qui avait éclaboussé l’université de Settat, tandis que quatre autres enseignants devaient également être jugés dans le cadre de la même affaire. Mais au-delà des condamnations, l’affaire a surtout mis en lumière les failles d’un système judiciaire qui peine à protéger les victimes, voire même à leur reconnaître ce statut.
Alors que tous les regards se tournent vers les professeurs mis en cause, les étudiantes se retrouvent elles-mêmes exposées. Numéros de téléphone diffusés, conversations privées et vidéos intimes circulant sur les réseaux sociaux : leur intimité s’est retrouvée livrée au public. Aucune d’entre elles ne s’est finalement constituée partie civile. « Il n’y a pas de protection des victimes dans ce genre d’affaires, fustige Stéphanie Wilman, avocate et cofondatrice de l’ONG Mobilising for Rights Associates (MRA) basée à Rabat. Le fait d’avoir pris ces vidéos et de les diffuser constitue pourtant un crime dans la loi. Mais dans ce cas, on n’en parle même pas ».
Ce phénomène porte un nom : le victim blaming. Autrement dit, la tendance à renvoyer aux victimes une part de responsabilité dans les violences qu’elles subissent. La diffusion d’éléments intimes contribue à nourrir cette mécanique. « On pourrait facilement croire qu’elles sont consentantes, parce qu’on ne prend pas en compte le contexte », souligne Stéphanie Wilman. « Or il s’agit de corruption sexuelle et d’abus de pouvoir ».
Car derrière ces échanges se cache souvent un rapport de domination institutionnelle. Comme l’expliquait Naïma Benwakrim, experte genre dans un rapport de Transparency Maroc sur la sextorsion, « il y a corruption sexuelle lorsqu’un droit ou un document en principe gratuit est conditionné par l’octroi d’une faveur sexuelle ». Dans les universités, ce pouvoir peut prendre de multiples formes : validation d’un semestre, obtention d’une bonne note, accès à un stage ou à un diplôme. Une relation asymétrique qui rend la notion de consentement particulièrement fragile. Pour les étudiantes, le piège est double : dénoncer ces pratiques signifie non seulement affronter leur agresseur, mais aussi le regard social et judiciaire qui tend à inverser les rôles.
Porter plainte : un parcours du combattant
Si les violences restent si peu signalées, c’est que les victimes font face à des risques bien réels. « Les étudiantes ne parlent pas seulement par crainte, elles font face à des menaces concrètes », explique Stéphanie Wilman. Dans le contexte universitaire, ces menaces peuvent directement affecter leur avenir académique : mauvaise note, échec à l’année, pression de la hiérarchie ou abandon pur et simple des études pour échapper à une situation de violence. À cela s’ajoute un cadre juridique souvent perçu comme dissuasif. L’article 490 du Code pénal, qui criminalise les relations sexuelles hors mariage, est régulièrement évoqué comme un frein pour les victimes qui envisagent de porter plainte. En clair, puisque les relations sexuelles hors mariages sont criminalisées par le Code pénal, la victime doit prouver qu’il y a eu contrainte ou violence, au risque de se retrouver elle-même exposée à des poursuites pénales.
« Elles ne savent pas si l’enquête sera sérieuse, si elles seront protégées ou si leurs agresseurs seront réellement sanctionnés », poursuit l’avocate. Et d’ajouter : « Beaucoup finissent par se dire que cela ne sert à rien ». Sur le papier pourtant, le Maroc dispose d’un arsenal juridique censé sanctionner le harcèlement sexuel. Les articles 503-1, 503-1-1 et 503-1-2 du Code pénal définissent et punissent le harcèlement, notamment lorsqu’il est commis par une personne en position d’autorité.
Mais dans les faits, leur application reste limitée. L’absence de procédures claires pour signaler les faits, enquêter ou établir des preuves constitue l’un des principaux obstacles. Les victimes bénéficient rarement de dispositifs de protection ou d’anonymat.
Certaines lacunes juridiques compliquent également les poursuites. C’est notamment le cas de la définition du viol dans le Code pénal. « La loi continue de définir le viol comme une relation sexuelle “contre le gré” de la victime », explique Stéphanie Wilman. « C’est une définition très limitée et pas moderne du tout, parce qu’elle ne prend pas en compte la notion de consentement ». Dans ces conditions, les victimes doivent souvent apporter des preuves de résistance physique pour que leur parole soit prise au sérieux, ce qui rend les procédures particulièrement difficiles.
Même lorsque la justice est saisie, les condamnations restent rares ou perçues comme trop légères. En 2017, un professeur de la faculté des sciences de Tétouan poursuivi pour atteinte à la pudeur, trafic d’influence et harcèlement sexuel après la plainte d’une étudiante l’accusant de lui avoir imposé des relations sexuelles contre de bonnes notes avait été condamné à un an de prison. De quoi décourager celles qui envisagent aujourd’hui de dénoncer des faits similaires.
Universités : promesses institutionnelles et réalité du terrain
Les violences sexistes et sexuelles dans les établissements d’enseignement ne sont pourtant pas marginales. Une enquête nationale du Haut-Commissariat au Plan menée en 2019 révélait que 22,4 % des étudiantes et élèves avaient subi au moins une forme de violence dans leur établissement au cours des douze derniers mois. Parmi elles, près de 15 % évoquent des violences psychologiques, 3,2 % des violences physiques et 10,5 % des violences sexuelles. Dans 62 % des cas, les auteurs sont des camarades. Mais 34 % des victimes incriminent directement des enseignants.
Après l’explosion du mouvement #MeTooUniv, plusieurs universités ont annoncé la mise en place de cellules d’écoute, de dispositifs de signalement ou encore de politiques « tolérance zéro ». Mais quatre ans plus tard, leur efficacité reste difficile à évaluer. « On ne sait pas vraiment ce qui a été mis en place concrètement », estime Stéphanie Wilman. « Il y a eu beaucoup de bruit médiatique autour de certaines affaires, mais est-ce qu’il y a eu un véritable travail institutionnel derrière ? Ce n’est pas certain ».
Pourtant, les solutions existent. Les universités devraient adopter des politiques claires et accessibles contre les violences sexistes et sexuelles, connues de tous les étudiants et membres du personnel. Ces politiques devraient prévoir des mécanismes de signalement simples et anonymes, des mesures de protection contre les représailles, des enquêtes indépendantes menées par des professionnels qualifiés ainsi que des sanctions disciplinaires et pénales adaptées.
Mais pour l’instant, ces mesures restent largement théoriques. « Il manque presque tout : des réformes juridiques, des politiques institutionnelles et surtout les moyens pour les appliquer », résume Stéphanie Wilman. Car adopter des règles ne suffit pas : « On ne peut pas créer des politiques sans budget pour les mettre en place. Et aujourd’hui, ce manque de moyens reflète surtout un manque de volonté politique ». Quatre ans après #MeTooUniv, la parole s’est certes libérée, mais sans protection réelle des victimes ni transformation profonde des institutions universitaires, le risque est grand que le silence reprenne, lentement, le dessus.




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