“L’ESCP a changé de dimension”
- Youssef Ziraoui

- il y a 3 jours
- 7 min de lecture
Après plus de vingt ans passés au sein de l’ESCP et trois années à sa direction générale, Léon Laulusa s’apprête à tourner une page importante de son parcours. Sous son mandat, l’école a renforcé son rayonnement international, lancé un nouveau plan stratégique ambitieux et consolidé sa place parmi les meilleures business schools mondiales. Dans cet entretien accordé à Campus Mag, il revient sur les transformations qui ont marqué l’institution, partage sa vision de l’avenir des écoles de management face à l’intelligence artificielle et défend le rôle que l’Europe peut encore jouer dans la formation des décideurs de demain.

Votre départ de l’ESCP a récemment été annoncé, après plus de vingt ans passés au sein de l’institution et trois années à sa direction générale. Avec le recul, quel regard portez-vous sur votre mandat ?
ESCP a changé de dimension, comme l’illustrent les derniers classements du Financial Times : 4ème école européenne, avec un Master in Finance n°1 mondial, un Executive MBA n°1 européen et n°3 mondial, un Bachelor n°1 en France et un Programme Grande École classé 2ème dans tous les classements français.
Je pense aussi au lancement de notre nouveau plan stratégique Bold & United, co-construit avec l’énergie et les idées de toute la communauté ESCP. Il s’inscrit dans la continuité du précédent plan, dont les objectifs ont été largement dépassés : l’École accueille aujourd’hui 11 500 étudiants pour un budget prévisionnel de 235 millions d’euros à l’horizon fin 2026. Cette dynamique se reflète directement dans la réussite de notre communauté : nos alumni comptent désormais 12 licornes à leur actif et ont levé pas moins d’un milliard d’euros de fonds en 2025.
L’ESCP a considérablement renforcé son positionnement ces dernières années. Quels sont, selon vous, les actifs les plus stratégiques sur lesquels l’École pourra s’appuyer pour poursuivre son développement dans un environnement de plus en plus concurrentiel ?
Pour mettre en œuvre cette stratégie, l’École dispose de trois grands atouts. D’abord, son excellence académique et scientifique, avec de nouvelles spécialisations comme l’économie de la défense et l’économie de l’espace ou bien le lancement de nouvelles Chaires comme celle sur le Futur de la Mobilité avec Sixt. En matière de recherche, on peut aussi mentionner le lancement des instituts ESCP LIGhTS sur les thèmes du Leadership & Inclusion, Innovation & Entrepreneuriat, Géopolitique & Business, Humanités, Tech & Deep tech et Soutenabilité.
Ensuite, l’influence internationale de ESCP continue de se renforcer, portée par une communauté étudiante issue de 140 nationalités et de 240 professeurs permanents venant de plus de 45 pays dès la fin 2026. L’École déploie ainsi son modèle multi-campus européen bien au-delà de ses frontières, notamment avec le développement de l’antenne de Dubaï et un réseau de plus de 165 partenaires académiques prestigieux dans 50 pays.
Enfin, notre communauté se renforce et s’anime d’une vitalité nouvelle, avec 95 000 alumni dans 193 pays, le lancement de la campagne « Rising Together » de la Fondation ESCP avec l’objectif de lever 100 millions d’euros d’ici 2029. Je n’oublie bien sûr pas l’égalité des opportunités avec notamment le lancement de l’Extension School, l’élargissement de l’exonération des frais de scolarité aux boursiers des échelons 2 à 7, et plus largement plus de 16 millions d’euros consacrés aux bourses et dispositifs d’ouverture sociale.
En parallèle, nous poursuivons le développement de nos campus européens, avec un investissement immobilier de 360 millions d’euros, comme l’illustre notamment le coup d’envoi en 2025 de la transformation de notre campus historique de République.
ESCP dispose donc des leviers nécessaires pour dessiner l’avenir, au service de sa raison d’être et de mission. Dans un monde traversé par des transformations profondes, cette responsabilité est plus essentielle que jamais.
Comment décririez-vous aujourd’hui la mission d’une business school comme ESCP Business School dans un monde en mutation rapide ?
La raison d’être et la mission d’ESCP Business School sont claires: servir et inspirer la société, et former des leaders lucides, redevables (au sens anglais d’accountable, c’est-à-dire devant rendre compte et rendre des comptes) et ouverts sur le monde, capables d’insuffler des changements positifs au cœur des entreprises comme de la société.
En parallèle, nous portons beaucoup d’attention aux valeurs d’Inclusion, de Diversité, d’Excellence et de Mérite (I.D.E.M), qui structurent notre mission.
Aujourd’hui, une intelligence artificielle peut rédiger un business plan, analyser un marché ou produire une présentation en quelques secondes. Dans ce contexte, que doit encore apprendre un étudiant dans une business school pour avoir une réelle valeur ajoutée ?
Face à une IA capable d'exécuter en quelques secondes, la vraie valeur ajoutée d'un étudiant ne réside plus dans ce qu'il sait, mais dans ce qu'il ose et dans sa capacité à décider.
D'abord, brisons un mythe : face à l'IA, il n'y a pas de "digital natives". À ESCP, nous formons nos étudiants à maîtriser techniquement et éthiquement ces outils, des IA génératives actuelles aux IA agentiques de demain, afin qu’ils augmentent les capacités humaines plutôt qu’ils ne les remplacent.
Ensuite, ce que l'IA ne remplacera jamais, c'est l'intelligence situationnelle, relationnelle et collective. Intégrer une grande école, c'est acquérir un capital humain : un réseau de pairs, de mentors et de leaders, tout en aiguisant ses compétences socio-comportementales.
Enfin, dans un monde en mutation rapide, le diplôme n’est plus une fin en soi, c'est un passeport pour l'agilité. Notre rôle est d’apprendre aux étudiants à apprendre, à désapprendre et à se réinventer en permanence. L'IA rédige le business plan, mais c'est l'humain qui porte la vision et prend la responsabilité de l'impact.
De manière plus globale, assiste-t-on selon vous à une remise en question profonde du modèle traditionnel des écoles de management ?
Nos sociétés font face à une triple transformation: technologique, environnementale et géopolitique. Dans ce contexte, l’enseignement supérieur et les écoles de commerce doivent s’adapter pour préparer les étudiants à ce monde en gestation. A ESCP, notre ambition est de devenir une Université Européenne de Management.
Concrètement, nous brisons les frontières académiques en créant, aux côtés de notre école de commerce, une École de technologie dès 2027, puis une École de la gouvernance en 2029. Notre futur, c’est l’hybridation totale. Demain, les véritables leaders ne seront pas de simples managers : ce seront des décideurs capables de comprendre un algorithme d'IA, de décrypter une crise géopolitique et de mesurer l'impact environnemental d'une décision. C’est ce profil d'élite, agile et pluridisciplinaire, que nous construisons.
Certaines voix estiment que les business schools risquent progressivement de perdre leur valeur avec l’accès massif au savoir en ligne et aux outils d’IA. Que leur répondez-vous ?
Je leur réponds que si une école de management ne servait qu'à stocker et distribuer du savoir, elle serait déjà morte. Le savoir brut est devenu une commodity, accessible à tous en un clic, mais il est surtout frappé d'une obsolescence ultra-rapide. Ce que l'on apprend techniquement aujourd'hui sera obsolète demain.
L'information n'est donc pas la compétence, et un écran ne remplacera jamais un écosystème. Une grande École est un lieu de friction intellectuelle, de rencontres amicales, de débats géopolitiques et de projets associatifs. Cette "expérience étudiante" n’est pas un supplément d’âme, c'est le cœur du réacteur.
Si une école de management ne servait qu'à stocker et distribuer du savoir, elle serait déjà morte.
On n'apprend pas le leadership, l'éthique ou la négociation complexe derrière un prompt d'IA ou une vidéo YouTube. Cela s'apprend par l'intelligence collective, au contact de professeurs-chercheurs qui bousculent les certitudes, de professionnels qui inspirent, et aux côtés de ses pairs. Face à des connaissances qui périment, l'IA donne des réponses instantanées, mais la Business School apprend à poser les bonnes questions pour continuer à apprendre toute sa vie.
L’IA risque-t-elle de créer une génération d’étudiants “assistés”, moins capables de réflexion critique et de travail en profondeur ?
C’est tout l’enjeu. Pour éviter ce que vous mentionnez, l’important est tout d’abord de former tous les professeurs à l’utilisation de cette technologie, et d’établir des règles d’usage claires. A titre d’exemple, nous demandons à nos étudiants d’indiquer le modèle d’IA utilisé ainsi que les prompts employés. Il ne faut jamais oublier que la qualité des réponses données par l’IA dépend de la pertinence des questions posées par les utilisateurs. Plus largement, pour renforcer l’esprit critique des étudiants, nos professeurs peuvent leur demander de critiquer et enrichir une réponse faite par l’IA, mettre l’accent sur les examens oraux et les travaux de groupes, ou encore évaluer aussi le raisonnement et le parcours d’apprentissage plutôt que les seuls livrables finaux.
Comment ESCP Business School intègre-t-elle concrètement l’intelligence artificielle dans ses enseignements et ses méthodes pédagogiques ?
D’abord, par l’usage généralisé : en octobre 2024, l'ESCP est devenue la première grande école française à s'allier avec OpenAI, permettant aujourd'hui à nos 11 500 étudiants de disposer d'une licence ChatGPT Éducation. Concrètement, cela transforme nos cours. En marketing, par exemple, l’IA simule en temps réel le comportement d’un client ou d’un chef de marque. Les étudiants construisent une campagne, la testent face à l’algorithme, obtiennent un retour critique immédiat et réajustent leur stratégie. La théorie s'efface devant l'expérimentation ultra-rapide.
Ensuite, et c'est notre signature, nous avons signé en août 2025 un partenariat stratégique avec Hugging Face, le leader mondial de l’IA open-source, fondé par l’un de nos brillants alumni, Clément Delangue. Grâce à cela, nos étudiants franchissent une frontière : ils passent du statut de simples utilisateurs d'IA à celui de créateurs d’outils IA. Nous formons les architectes de la tech de demain, pas de simples exécutants.
Les business schools ont longtemps valorisé l’excellence analytique et technique. Demain, les soft skills et l’intelligence humaine deviendront-elles plus importantes que les compétences purement académiques ?
Effectivement, ce que l’IA rend plus rare (le discernement, la capacité d’interpréter et de cerner les problèmes, le non-conventionnel) est d’autant plus précieux pour les employeurs. Au-delà des soft skills et de l’intelligence émotionnelle, on observe un déplacement de la valeur vers les compétences rares et très personnelles, les “mad skills”, comme la pratique d'un sport ou d'un instrument de musique à un très haut niveau. Elles signalent des qualités profondes : discipline, résilience, capacité d’apprentissage, gestion de la pression, créativité, endurance ou sens du collectif.
L’Europe semble parfois en retrait dans la course technologique face aux États-Unis ou à la Chine. Les grandes écoles européennes ont-elles encore un rôle particulier à jouer dans la formation des décideurs de demain, particulièrement africains ?
Les grandes écoles européennes ont encore un rôle important à jouer dans la formation des leaders de demain. Tout d’abord, si ces écoles sont historiquement européennes, elles prennent néanmoins aujourd’hui une dimension mondiale de par la diversité de leurs étudiants, de leurs professeurs et de leurs implantations.
Plus largement, d’après les derniers chiffres de Campus France, l’Europe reste la première région au monde en termes d’attractivité pour les étudiants internationaux (+57% d’étudiants internationaux en Europe entre 2017 et 2022, contre + 27% au niveau mondial). A ce titre, une école comme ESCP ambitionne d’agir comme une véritable passerelle entre l’Europe et l’Afrique, l’Asie et les Amériques. L'Afrique est un continent en pleine transformation, ESCP est très fière de soutenir et former les talents africains. Le continent est source d’inspiration pour nos étudiants du monde entier (notamment en termes de modèles économiques innovants). Cette dynamique de réciprocité est essentielle : c’est à travers la co-construction et la confiance mutuelle que le potentiel gigantesque du continent africain pourra pleinement s’exprimer.




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