“Aux jeunes femmes qui veulent devenir ingénieur, ne laissez personne définir vos limites !”
- Amine Naji

- 29 sept. 2025
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 oct. 2025
À l’heure où les femmes restent sous-représentées dans les écoles d’ingénieurs, Lamia Rouai, Directrice Générale Déléguée à la Recherche et à l’Expérience Étudiant à l'EPITA Paris, détaille les initiatives de l’école pour favoriser la mixité dans le numérique et l’ingénierie. Entre programmes de mentorat, bourses dédiées et partenariats comme Amazon Future Engineer, l'EPITA cherche à lever les freins culturels et à inspirer les jeunes femmes à se projeter dans ces carrières. L’occasion de revenir sur les parcours de Djunice Lumban et Margaux Asselin, exemples concrets d’ambassadrices de la mixité.

Pouvez-vous nous présenter brièvement l'EPITA et ce qui la distingue des autres écoles d’ingénieurs ?
L’EPITA est une école d’ingénieurs en informatique et en numérique, reconnue comme l’une des références françaises dans son domaine. Elle forme des étudiantes et étudiants dans huit grands domaines technologiques tels que l’intelligence artificielle et la cybersécurité, en conjuguant rigueur scientifique et immersion pratique dans les technologies de pointe. Elle est présente aujourd’hui dans sept villes en France. Ce qui fait sa singularité ? Une pédagogie innovante fondée sur les projets concrets et la résolution de problèmes, directement inspirée des méthodes de recherche. Cette approche favorise l’autonomie, la créativité et la capacité d’innovation de ses étudiantes et étudiants.
Quelle est la philosophie de l’école concernant la diversité et l’inclusion ?
L’Ecole promeut la diversité sociale, culturelle et de genre comme créatrice de valeur. Elle développe des actions concrètes pour favoriser l’ouverture sociale et l’égalité dans le domaine du numérique. Cet engagement est pleinement inscrit dans notre ADN : depuis 2021, l’EPITA est une société à mission, avec une raison d’être claire : former des femmes et des hommes appelés à devenir des acteurs majeurs de la transition numérique de la société.
“Depuis 2021, l’EPITA est une société à mission, avec une raison d’être claire : former des femmes et des hommes appelés à devenir des acteurs majeurs de la transition numérique de la société.”
Comment l'EPITA intègre-t-elle la question de l’égalité des genres dans ses programmes et initiatives ?
Nous agissons à plusieurs niveaux pour encourager la mixité dans nos formations d’ingénieurs. Cela passe d’abord par des actions de sensibilisation et de découverte des métiers du numérique grâce à des stages d’initiation à la programmation dès le collège et le lycée avec l’Association Girls can code, créée à et soutenue par l’EPITA. Notre objectif est clair : susciter des vocations !
Nous facilitons ensuite l’accès à nos formations grâce à des bourses dédiées et un accompagnement personnalisé. Le programme Amazon Future Engineer, en collaboration avec l’entreprise Amazon, Ionis Education Group et l’association Article 1, finance jusqu’à 7 500 € par an pour des jeunes femmes sélectionnées. Quinze étudiantes en bénéficient chaque année. Le Trophée Excellencia offre chaque année à trois lycéennes méritantes une entrée à l'EPITA ainsi qu’un rôle d’ambassadrice, avec prise en charge des frais de la prépa intégrée.
Enfin, nous soutenons les parcours des étudiantes tout au long de leur scolarité à travers du mentorat, de l’entraide en réseaux, des événements de mise en visibilité avec des initiatives comme celle des Cadettes de la Cyber, œuvrant pour la mixité dans la cybersécurité.
Pourquoi, selon vous, les jeunes femmes sont-elles encore sous-représentées dans les écoles d’ingénieurs ?
Il existe encore un poids culturel fort, enraciné très tôt, qui influence les choix d’orientation. Bien avant la terminale, les filles sont confrontées à des stéréotypes qui associent les sciences aux garçons. Ce n’est pas une question de compétence, les filles réussissent aussi bien que les garçons en mathématiques. C’est une question de représentation et de légitimité. On ne devient pas ce qu’on ne voit pas.
À l’EPITA, nous sommes frappés par le potentiel de certaines jeunes femmes qui n’avaient jamais envisagé une carrière dans la tech… faute d’avoir été exposées à ce monde. C’est un gâchis de talents. Et pour bien montrer que cette sous-représentation n’est pas universelle, il suffit de regarder le cas du Maroc, qui compte plus de 40 % de femmes ingénieurs. Cela prouve qu’avec des attentes sociales différentes et une valorisation plus large des métiers scientifiques pour tous, les filles s’engagent naturellement dans ces filières. Le contraste est frappant avec certains pays européens, où les taux peinent à dépasser 25 %, voire 15 % dans certaines disciplines comme la cybersécurité.
Les femmes représentent la moitié de l’humanité. Elles doivent avoir toute leur place dans les métiers qui façonnent le monde de demain. C’est une question de justice, mais aussi de performance collective. Des équipes plus diverses sont aussi plus innovantes, plus agiles, et plus à même de comprendre les besoins d’une société plurielle.
“Les femmes représentent la moitié de l’humanité. Elles doivent avoir toute leur place dans les métiers qui façonnent le monde de demain.”
Quels stéréotypes persistent dans le secteur et comment influencent-ils les choix des jeunes femmes ?
L’image de l’ingénieur reste très genrée. On imagine encore un homme en sweat à capuche devant un écran, travaillant seul sur du code… Alors que la réalité est toute autre : l’ingénierie, aujourd’hui, c’est créer des solutions concrètes, travailler en équipe, améliorer la vie quotidienne, relever des défis humains. Ces stéréotypes, souvent renforcés par les médias, les jeux vidéo, ou même certains discours éducatifs, découragent beaucoup de filles avant même qu’elles aient eu la chance d’explorer ce domaine.
Il faut donc rendre visibles les rôles modèles féminins dans la vraie vie : Ada Lovelace, pionnière de l’algorithmique ; Grace Hopper, inventrice du premier compilateur ; mais aussi des figures actuelles comme Aurélie Jean en France ou Mira Murati aux Etats-Unis. Montrer que l’ingénierie peut aussi être féminine, créative, engagée. Mais aussi dans les séries, les films, les récits qui façonnent l’imaginaire collectif.
Avez-vous observé des changements dans ces perceptions au cours des dernières années ?
Oui, clairement. Il y a aujourd’hui une prise de conscience croissante, portée par des initiatives comme Elles Bougent, ou encore notre partenariat avec Amazon Future Engineer. Ces dispositifs donnent aux jeunes filles la possibilité de se projeter, de rencontrer des femmes ingénieures, de poser des questions sans crainte. Et ça fonctionne. Nous constatons, par exemple, que les collégiennes qui participent à ces actions ont une image bien plus positive des métiers de l’ingénierie que leurs camarades. Elles se sentent plus légitimes, plus motivées. Ce sont ces petites graines qu’il faut continuer de semer, avec constance et conviction. Un autre exemple très fort de cette évolution est la participation brillante de la délégation française à l’European Girls’ Olympiad in Informatics (EGOI 2025). Quatre jeunes codeuses ont représenté la France à Bonn en Allemagne, parmi les meilleures talents de 50 pays. Ces jeunes filles avaient été sélectionnées via les Olympiades Françaises d’Informatique (OFI), preuve que les parcours d’excellence sont accessibles et valorisants.
Pouvez-vous partager des exemples concrets de parcours inspirants de femmes ingénieures formées à l'EPITA ?
Djunice Lumban, boursière du programme Amazon Future Engineer et aujourd’hui en dernière année, est data scientist en alternance chez BNP Paribas. Elle a bénéficié de mentorat dans le cadre du programme, ce qui lui a permis de trouver confiance et réussite. Margaux Asselin, lauréate du Trophée Excellencia 2023, incarne parfaitement l’inversion des clichés et devient ambassadrice, prête à inspirer d’autres filles à se lancer dans le numérique.
Selon vous, à quel moment de leur parcours scolaire les jeunes femmes devraient-elles être encouragées à se tourner vers les sciences et l’ingénierie ?
Dès le plus jeune âge. Les biais de genre apparaissent dès l’école primaire. On l’observe dans les jeux, les encouragements, les lectures. C’est donc à ce moment-là qu’il faut agir : proposer des activités scientifiques accessibles, faire intervenir des ingénieures, des scientifiques, présenter les sciences comme une aventure collective.
Mais il faut aussi continuer ce travail tout au long du collège et du lycée. Le déclic peut arriver à tout moment. Ce qui compte, c’est d’exposer les filles à des projets concrets, des stages, des modèles… et surtout de les autoriser à rêver ces métiers-là pour elles-mêmes.
“Une parole encourageante peut déclencher une vocation ; à l’inverse, une remarque stéréotypée peut éteindre la flamme.”
Quel rôle jouent les familles et les enseignants dans ce processus ?
Un rôle absolument déterminant. Les familles et les enseignants sont souvent les premiers prescripteurs. Une parole encourageante peut déclencher une vocation ; à l’inverse, une remarque stéréotypée peut éteindre la flamme.
Les enseignants doivent être formés à ces enjeux d’égalité. Et les familles doivent comprendre que les métiers de l’ingénierie ne sont pas réservés à une élite masculine : ce sont des métiers à fort impact, profondément humains, où les femmes ont toute leur place. La mixité n’est pas une option, c’est un enrichissement collectif. Des équipes mixtes sont plus performantes, plus créatives, plus représentatives du monde réel.
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes qui hésitent encore à choisir cette voie ?
Je leur dirais : « Vous êtes à votre place. Ne laissez personne définir vos limites. L’ingénierie et les sciences sont des domaines passionnants, en perpétuelle évolution, qui ont besoin de votre regard, de vos idées, de votre énergie. Vous n’êtes pas seules, rejoignez une communauté, trouvez des rôles modèles, testez, explorez. Et surtout, sachez que la mixité est une force. Si la technologie est créée par une seule moitié de la population, elle ne pourra pas répondre aux besoins de tous. Vous avez toute votre place ici, et le secteur a besoin de vous. »
Quels objectifs l'EPITA s’est-elle fixée pour réduire l’écart filles/garçons dans ses promotions ?
La mixité progresse à l’EPITA. Nous nous en réjouissons mais il faut poursuivre nos efforts. Cette année, 17 % de nos élèves primo-entrants sont des femmes, contre 15 % en 2024 et 14 % en 2023. Nous devons poursuivre sur cette voie.
Pensez-vous que la technologie et le numérique sont en train de devenir des domaines plus attractifs pour les femmes ?
Oui, de plus en plus : le numérique ouvre des carrières variées, créatives, à fort impact, et plus le secteur est visible comme inclusif, plus il attire les femmes.
“Chaque jeune femme qui devient ingénieure aujourd’hui est un modèle pour dix autres demain.”
Quelle vision avez-vous pour l’ingénierie au féminin dans les dix prochaines années ?
Un monde où la question ne se posera même plus ! Un monde où la présence des femmes dans l’ingénierie ne sera ni rare, ni remarquable, mais simplement normale. Aujourd’hui, les chiffres sont encore trop bas dans de nombreuses spécialités, mais les choses bougent. Ce que nous devons viser dans les dix prochaines années, ce n’est pas une « correction » statistique, c’est une transformation de culture : des cursus où la mixité est intégrée dès la conception des programmes, des laboratoires où les voix féminines comptent autant que les autres, des directions techniques occupées par des femmes, des startups tech cofondées à parts égales. Car ce n’est pas seulement une question d’égalité : c’est une question d’innovation, de pertinence, de responsabilité. Le numérique façonne tous les aspects de notre vie : santé, mobilité, éducation, climat, citoyenneté. Si les femmes ne participent pas à ces grands chantiers, on laisse de côté la moitié des idées, des expériences, des besoins.
Je crois profondément que la mixité est un levier stratégique, pas un slogan. Des études ont montré que les équipes diversifiées prennent de meilleures décisions, créent des produits plus inclusifs, et réussissent mieux à long terme. Dans dix ans, j’espère que ces évidences seront intégrées partout, dans les écoles, les entreprises, les institutions.
Et je pense aussi à l’impact symbolique. Chaque jeune femme qui devient ingénieure aujourd’hui est un modèle pour dix autres demain. L’effet d’entraînement est puissant. C’est pour cela qu’il faut continuer à encourager, à accompagner, à visibiliser.
L’ingénierie au féminin dans dix ans ? Ce sera un espace libre, partagé. Pas une exception, mais juste la norme.







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